Anne Pharel

1967 , France
Aperçu exposition L'Intangible, novembre 2016 - Fevrier 2017
Collection
Insaisissable et dérivées
Il y avait ces deux arbres au-dessus de l'étendue d'eau.
Le jour déclinant a donné naissance au spectacle étrange de leur disparition, lorsque le visible s'enfonce et se perd dans le néant, lorsqu'il devient invisible et indivisible. "Quotient ultime de deux accroissements évanescents": la fluxion de Newton.

 Si parfois, le passage d'un lieu à un autre est un glissement, un entre-deux sans transition perceptible, il arrive aussi que filtrent des instants, où la vision de l'Insaisissable s'impose et fait partir à la dérive. A la dérive des impressions, à la dérive de l'incertain, à la dérive de l'ineffable.
Commence alors ce lent moment imprécis qui fait se confondre l'espace et le temps
.  
Jardins Intérieurs
Faire remonter ce qui a sombré, faire revenir ce qui a disparu. Illusions. De l'effondrement d'un monde, il ne reste que la trace intangible de ce qui est perdu: visions fugitives où, si la rouille est figure d'effritement, l'or transcende l'absence. Vestiges, colonnes oubliées, jardins disparus... voici le moment d'une archéologie interne; celui de la mémoire qui a des trous et qui se lézarde quand des images incertaines laissent transparaître l'œuvre du temps. Ce sont des images de la durée, car ne témoignant pas d'un "ça a été" mais d'un "c'est", car donnant au passé une texture pour le laisser s'insinuer, se développer, envahir le présent.

Arrivées par intermittence à la surface du monde, ces visions dérobent la réalité en s'évaporant puis érigent un univers peuplé de ces êtres qui ont la consistance du rêve : ceux qui à notre insu ont laissé des traces et ceux qui nous fondent. Nos transparents. Ils se présentent à cet instant précis, décisif, mais hors de soi. Mémoire sans souvenirs, amnésique, qui va vers ce qui est reconnu mais qui n'est pas identifiable. Mémoire qui ouvre à la présence familière et universelle de ces évanouis qui demeurent, à l'instant où intérieur et extérieur se confondant, rendent l'image poreuse.

Voici quelques fragments d'alchimie où rouille et feuilles mortes se subliment en or: "The changing of bodies into light, and light into bodies, is very conformable to the course of Nature, which seems delighted with transmutations"*
Ligne lumineuse
Monde d'un orpailleur
Orpaillage
En tamisant les flots, la nuit, des gerbes d'or ont éclaboussé l'obscur, pailleté le noir. Présences erratiques, flottantes, fluctuantes.
Me voici à la recherche de ces images qui vivent de leurs ombres, de leurs insuffisances, de ce qu'elles refusent de dévoiler pour mieux rejoindre l'énigme de l'entre-deux: interstice lumineux entre deux remous; là où l'invisible s'abrite pour projeter le visible, là ou le visible se dissimule dans le temps fragmenté.

 
Montrer le monde tel que je crois qu'il est, non pas tel qu'il m'apparaît ou qu'il apparaît, mais plutôt tel qu'il disparaît, quand ce qu'il en reste s'accorde mieux à son essence mouvementée, éternellement elliptique.
Sub Noctem
Saisir la beauté involontaire du jour qui s'efface, celle qui échappe au désir de la création.
Surprendre l'heure où les mystères de la nuit s'élèvent.
Apprivoiser les ombres, leur donner corps tandis que les arbres se rapprochent, conversant dans l'obscurité retrouvée.
Célébrer les dernières lueurs du jour et se rendre à l'évidence du court moment de l'incertain.
Voici les quelques instants qui abritent la montée du monde invisible, lorsque les couleurs, intactes et glorieuses, sont rendues à elles-mêmes, avant que tout ne devienne introuvable.
Le moment parfait où les arbres, se dissolvant dans leur environnement, transitoires, engloutis, offrent la trace de leur disparition.
Quand sont racontées la terre et ses œuvres, celles du temps qui passe, avec l'évanouissement du réel qui s'est laissé absorber par un monde devenu rêve.